Le véritable or du Kasaï

Le démarrage du projet Apiculture en 2012 a suscité une grande curiosité au village de Tshibuabua-Ngolela. Le début n’a pas été facile: deux jeunes ont reçu une formation au Bas-Congo avec le soutien de Miel Maya Honing. Ils sont venus au village, puis se sont découragés et l’ont quitté. Mais ils avaient entretemps construit dix ruches et donné beaucoup d’espoir: il est possible d’élever les abeilles et de récolter leur miel sans les tuer! Après leur départ, les gens du village nous relancent avec insistance. Plus loin, à Ndjoko-Punda, l’abbé Dieu Merci nourrit depuis longtemps le désir de pratiquer l’apiculture et commence un travail de sensibilisation dans ses paroisses.

Début 2013, deux équipes se forment: l’une à Tshibuabua, l’autre à Ndjoko-Punda. Leur motivation est très grande, au point de décider de commencer une auto-formation. Luebo-sur-Ourthe leur fournit des documents adaptés. Les équipes se réunissent chaque semaine pour discuter du bien-fondé de l’apiculture, observer des photos, entrer peu à peu dans le monde fascinant des abeilles.

Octobre 2013 : Abraham Mukueri, apiculteur au Bas-Congo, prend la route vers Luebo. Ce projet bénéficie à nouveau de l’aide de Miel Maya. Deux sessions de huit jours rassemblent les équipes d’apprenants autour de temps de formation théoriques et pratiques. Abraham est un excellent pédagogue. La capture des colonies en brousse est un spectacle fascinant. Tour à tour, chaque apprenant s’approche des abeilles avec sérénité et confiance pour découper un rayon, l’observer, le lier sur une barrette, chercher la reine ou même plonger sa main nue dans la grappe d’abeilles. Les formations s’achèvent avec quatre ruches habitées sur chaque lieu. Après le départ d’Abraham, les équipes poursuivent le travail en construisant de nouvelles ruches et en capturant de nouvelles colonies. Tous attendent la première récolte de miel.

ans les villages avoisinants, cette activité étrange suscite un grand intérêt. Nous sommes de plus en plus sollicités pour des formations, mais nous insistons sur l’investissement, le travail en équipe. Le réseau et l’électricité sont rares dans la région, et pourtant au fil des mois, nous recevons des messages : « Nous sommes 15, nous nous réunissons chaque lundi – Merci pour la documentation – Nous avons un terrain – Le menuisier a coupé les planches – Nous avons fait une ruche, en suivant le plan – L’équipe de Luebo nous a rendu visite – Nous attendons le formateur en juillet – Six ruches sont prêtes maintenant – La formation a eu lieu : nous étions 36 – Nous avons fait deux équipes – Nous manquons de vareuses et d’enfumoirs – Toutes les ruches et ruchettes sont pleines… ». Et surtout : « je n’oublierai jamais ce que vous m’avez dit : vous ne nous oublierez pas ».

Chaque année, Abraham a refait le voyage de 1000 km pour donner ces formations tant attendues. Il en profite pour renforcer les compétences de deux superviseurs, qui ont maintenant pour mission de visiter régulièrement les sites apicoles pour encourager et conseiller.

Des prédateurs attaquent les abeilles en plein vol. Plus petit que des frelons mais ça y ressemble. Aux heures de combat les plus rudes, les apiculteurs se relaient pour défendre leurs amies à grands coups de balai. Ils cherchent, observent, notent : ces insectes aiment-ils l’ombre, le soleil, la savane, la forêt ? D’où viennent-ils ? Ils sont trop forts : les colonies meurent une par une. Il faut repartir en brousse, abattre des arbres, ramener de nouvelles colonies. Quel travail ! Après quelques années de recherches communes, on trouve enfin la parade : les petites clairières pratiquées au milieu de la forêt sont des refuges sûrs pour nos amies.

C’est en janvier 2015 que la première équipe récolte ses dix premiers litres de miel. Une fête… et une surprise : ce miel est vraiment délicieux ! Nouveau temps de formation : les équipes apprennent à diviser une colonie. Lorsqu’une jeune reine émerge pour la première fois dans le nuclei qu’ils ont préparé 15 jours auparavant, les apiculteurs chantent: « Quelle joie ! Adieu l’abattage des arbres pour capturer une colonie ! ».

Il n’existait pas de calendrier apicole pour le Kasaï. Mais lorsque Théophile entreprend la tournée des sites en juillet, il sait qu’il est temps: 10 à 20 litres par site sont récoltés. Ce n’est qu’un début, mais quel goût et quel enthousiasme ! « Les villageois ont failli casser la maison où nous étions réfugiés pour filtrer le miel ». De quoi donner l’envie de prendre le travail au sérieux, de ne plus négliger même ce qui paraissait être des détails.

La confiance se communique aux villages voisins. Plusieurs groupes se constituent, viennent observer les ruchers. Ils n’attendent pas que la Belgique les aide: avec une scie, un rabot, un marteau, ils se mettent au travail. Mais pour leur donner de bonnes bases, il faudra un peu plus : quelques tôles, un enfumoir, de la toile pour les tenues apicoles… Et surtout une formation, des visites régulières pour accompagner ces nouveaux chercheurs d’or du Kasaï !

Nous voici en 2021 : que de chemin parcouru ! Aujourd’hui 16 équipes sont actives et récoltent chaque année entre 5 et 50 litres de miel. Son goût unique, son parfum de fleurs tropicales ne laissent aucun doute sur la qualité exceptionnelle du produit. Mais en observant de plus près les pratiques de récolte, le suivi des ruchers, la connaissance technique, le rendement, on se rend compte que tout reste à niveau « amateur » notamment en raison de la grande précarité dans laquelle vivent les familles des apiculteurs. Un cercle vicieux qu’il nous faut chercher à briser, mais pas à grands coups d’assistance extérieure. C’est sur le terrain, dans chaque village, que peu à peu quelques apiculteurs sont poussés en avant et encouragés à partager leur savoir. Une mission commencée en 2019, à travers la formation de « 10 promoteurs apicoles », qui se poursuit d’année en année et porte déjà ses fruits.